CARÊME : TEMPS D’ASCÈSE POUR VAINCRE LE PÉCHÉ

 

Le Carême ou la quarantaine qui nous prépare à la célébration de la victoire du Christ sur le mal et le péché est connu comme un temps de privations proposées par l’Église et volontairement imposées par chacun et chacune à soi-même. Ces privations n’ont de sens qu’en tant que moyens pour soutenir et affermir notre vie spirituelle dans l’optique de la lutte contre le mal sous toutes ses formes. Jésus, le premier, en a fait l’expérience dans sa lutte victorieuse contre Satan, selon le témoignage des évangiles. Tel fit le Maître, tel feront les disciples qui, au long des siècles, pour commémorer et actualiser l’œuvre de la Rédemption, préparent Pâques par une préparation spéciale : le carême.

Mais il convient de parler d’ascèse plutôt que de carême, car le mot carême qui vient du latin désigne la « quarantaine » c’est-à-dire quatre dizaines. C’est le cas de notre Carême qui nous prépare à Pâques, alors que d’autres « mises en quarantaine » existent et signifient alors une mise à l’écart de personnes, d’animaux ou de choses pour les sauver d’un danger imminent. C’est le cas notamment des virus qui infectent nos ordinateurs et que certains antivirus nous proposent de mettre en quarantaine. L’expression « mettre en quarantaine » a fini par désigner aussi la mise à l’écart volontaire de certaines personnes pour les exclure d’un cercle d’amitié ou d’intérêt. Or le contenu de notre carême, est l’ascèse. Si le carême suppose et exige l’ascèse, cette exigence n’est pas propre à la religion chrétienne. Elle est une donnée fondamentale dans toutes les religions, une ascèse qui peut conduire à des sévices corporelles imposées, et même à des exercices d’auto-flagellation. Alors, quel est pour nous le bien-fondé de l’ascèse et quelles formes doit-elle ou peut-elle prendre ?

 

Puisque le carême et l’ascèse sont une réalité permanente dans l’Église, il n’est pas inutile de réfléchir sur l’actualité et la nécessité de celle-ci aujourd’hui. Évidemment, il s’agit, non pas de faire une exploration dans la psychologie des profondeurs, mais d’indiquer quels fondements spirituels l’ascèse peut-elle contenir. Mais d’abord, intéressons-nous à la personne qui pratique l’ascèse. Qui est-elle ? La théologie spirituelle nous répond que l’ascète est une personne qui pratique l’ascèse, qui fait un exercice d’ascèse. L’ascèse elle-même est définie comme étant un ensemble d’exercices de privations en vue d’atteindre des objectifs spirituels. En somme le fait, pour une personne de pratiquer des exercices de privations ne suffit à faire d’elle un ascète, il faut en plus, qu’il y ait des objectifs spécifiques, d’ordre spirituel. Quels peuvent être alors ces objectifs spirituels qui garantissent à nos pratiques d’ascèses d’être vraiment ascétiques ?

 

En interrogeant notre condition humaine, il n’est pas difficile d’observer que celle-ci n’est pas n’est pas celle que Dieu avait imaginée et voulue pour nous. C’est le thème de la Genèse, de l’expulsion du paradis pour désobéissance, pour séparation, pour transgression, ou pour utiliser un langage d’aujourd’hui, c’est le « rendez-vous manqué ». À cette constatation, la réflexion chrétienne va inclure la responsabilité humaine dans ce qui s’est passé aux origines, d’où la catégorie de péché qui structure la pensée de l’auteur du livre de la Genèse. La faute n’est donc pas seulement une expression de la finitude humaine, elle est aussi et surtout une expression de la liberté de la personne qui se trouve devant un choix à faire, et qui choisit en connaissance de cause. Ici, ce qui est en cause, c’est que l’homme a choisi de se référer à lui-même plutôt que d’accepter de se référer à son Créateur.

 

Actualisons cette pensée. Chaque fois que nous récusons la volonté de Dieu au profit de la nôtre, nous nous installons en juge du bien et du mal. Et il n’est pas surprenant que nous érigions alors nos tempéraments, nos cultures, nos faiblesses, et même nos caprices en normes. Nous avons beau alors, multiplier les actes de dévotions ou de religiosité, notre cœur reste attaché aux idoles que nos tempéraments, nos cultures, nos faiblesses ou nos caprices ont fabriquées. Nous devenons prisonniers et prisonnières de ces idoles. La seule prise de conscience de notre situation de prisonniers et prisonnières ne suffit pas. Il faut l’ascèse considérée comme vertu de la volonté pour nous aider à conquérir ou à reconquérir notre liberté de fils et de filles de Dieu. Le prophète Isaïe a raison de rappeler que le jeûne qui plait au Seigneur, ce ne sont pas des actes extérieurs de dévotions sans lien avec l’attachement intérieur à Dieu. Pour lui, le véritable jeûne consiste en des actes de libération, le premier acte celui qui concerne notre propre libération de l’emprise de la médiocrité et du mal

 

Abbé Anatole KERE, Curé, N.D.L.