Chers frères et sœurs, aujourd’hui nous rappelons une des présences les plus significatives de Marie dans notre histoire. Nous célébrons en ce jour le souvenir liturgique de la première apparition de Marie à Bernadette Soubirous dans la grotte de Massabielle. Ici à Bobo-Dioulasso, en cette Cathédrale, nous célébrons la fête patronale de notre paroisse qui, comme vous le savez, est sous le patronage de Notre Dame de Lourdes. Et puisqu’il s’agit de l’église Cathédrale, nous célébrons en même temps la fête patronale de notre diocèse, qui célèbre en cette année 2017, ses 90 ans d’existence. Il est déjà heureux de pouvoir porter le patronyme de Marie. Plus heureux sommes-nous encore, de pouvoir avoir Marie, la Vierge de Lourdes chez nous, dans notre paroisse, dans notre diocèse. Il me plait en cet instant, d’emprunter au saint Pape Jean-Paul II, ses propres mots pour saluer cette présence maternelle dans nos vies, dans la vie de l’Église. Oui, hier comme aujourd’hui, «  Marie est présente dans la mission de l’Église, présente dans l’action de l’Église qui fait entrer dans le monde le Règne de son Fils[1] ». Cette présence de Marie dans la mission de l’Église est illustrée et symbolisée par son action dans la mission de son Fils à Cana.

L’évangile que nous venons d’écouter nous permet de comprendre combien cette présence de Marie nous est utile et nécessaire. À ce propos, certains détails du sont intéressants à noter. J’en retiens seulement un dans l’optique du message d’aujourd’hui : un miracle qui porte sur du vin ! Pour son premier signe, Jésus choisit, non pas de donner du pain, la santé, ni même l’eau, produits absolument vitaux pour les humains, mais du vin, dont on sait que le manque ne menace aucunement la survie des convives. Le manque de vin peut tout au plusmenacer l’enthousiasme, l’euphorie, la joie des convives, et donc, la réputation des nouveaux mariés. Et après ? C’est que cette réputation a directement trait à l’hospitalité. Nous avons l’expérience des efforts que nous consentons pour rendre heureux ceux ou celles qui viennent chez nous, surtout les jours de fête. Personne n’aimerait avoir honte en de pareilles occasions. Jésus intervient à Cana, à la demande de sa mère, pour sauver la réputation des jeunes mariés. Voici un exemple qui peut inspirer ceux qui se préparent à leur mariage. Qu’ils demandent à Marie d’être avec eux pendant leur préparation et pour la fête. Ils ne seront pas déçus. C’est là un premier niveau de compréhension de notre évangile. Mais on peut aller plus loin.

À un deuxième niveau, le manque de vin peut se lire à travers l’incomplétude de la première Alliance. L’évangéliste Jean note qu’il y avait six cuves, alors que le chiffre qui symbolise la perfection est sept chez les Juifs. Cela nous donne à comprendre que le miracle de Cana signifie que le système religieux juif, avec ses rites de purification, et dans la scène suivante, avec ses marchands du Temple, est présenté dans cet évangile comme à bout de souffle, et ce vin qui manque et qui est pourtant nécessaire, symbolise déjà le sang du Christ, c’est-à-dire la nouvelle foi chrétienne. Fini donc le temps de la purification rituelle. Voici venu le temps de la communion. Symboliquement, l’Ancienne Alliance est donc épuisée, en nécessité de transformation radicale. Nous aussi, nous avons nos anciennes alliances, nos coutumes, nos rites, avec leurs limites que l’avènement de Jésus vient transformer. Il n’y a pas à retourner en arrière. Le Christ est l’accomplissement parfait de l’histoire du salut. Si les gens vont à Lourdes ou viennent ici à la grotte en si grand nombre, c’est que Marie les attire pour les tourner vers son Fils, l’unique Sauveur du monde. En dehors de lui, il n’y a pas d’autre sauveur à chercher. En dehors de lui, il n’y a pas d’autre salut possible non plus. Ce n’est pas Marie qui sauve ou guérit, c’est son Fils Jésus. À Cana comme à Lourdes ou ici, Marie intercède et prie pour nous.

Mais essayons d’aller plus loin encore, pour approfondir le contenu du texte. Cette fois-ci, mon interrogation porte sur l’importance de la transformation de l’eau en vin pour nous. En quoi la transformationde l’eau en vin est-elle nécessaire au niveau spirituel pour nous ? Cette question nous touche de plus près car finalement, il est indispensable que nous nous la posions à nous-mêmes. Autrement dit, quel est le vin qui nous manque ? Et qui sommes-nous dans cette histoire d’eau changée en vin à Cana, à qui nous identifions-nous ?

D’abord, quel est le vin qui nous manque ? À quoi le vin fait-il référence dans l’univers des symboles ? Selon le dictionnaire des symboles, le vin donne vie, connaissance, immortalité, mais aussi ivresse et donc peut constituer un danger en cas d’abus. Mais en essayant d’entrer en nous mêmes, que voyons-nous, que sentons-nous ? Quel est le vin qui nous manque, qui manque à notre prochain, qui manque à notre paroisse, à notre diocèse, à notre pays, qui manque à notre monde ? Serait-ce la vérité ? Serait-ce la justice ? Serait-ce la sagesse ? Serait-ce la foi ? Serait-ce la tolérance, l’acceptation de l’autre dans sa différence, son altérité ? Serait-ce l’espérance ? Serait-ce le silence ? Serait-ce la confiance ? Serait-ce la simplicité ? Serait-ce le pain quotidien pour tous? Serait-ce le respect ? Serait-ce l’estime de soi-même ? Serait-ce la bienveillance pour autrui ? Serait-ce joyeuse bonté ? Serait-ce la fidélité à Dieu et à nos frères et sœurs en humanité ?Ou enfin seraient-ce la générosité et la solidarité, ainsi que le suggère notre prière qui soutient le projet de réhabilitation de notre Cathédrale ? Quel est ce vin qui manque à notre noce ? Quel est ce vin nécessaire à notre joie évangélique en famille, en communauté, dans nos C.C.B. ? Il appartient à chacun de nous de laisser cette question descendre en lui-même et interroger sa vie. Mais continuons.

Ensuite, contrairement à ce que l’on pourrait penser, le manque de vin est tragique au niveau spirituel. Et c’est bien ce caractère tragique que signale Jésus quand il prononce les paroles annonciatrices de sa passion et de sa résurrection : « Mon heure n’est pas encore venue ».Ce manque de vin est tragique car il donne lieu à deux dilemmes :

– Premier dilemme : faut-il dire que le vin manque, ou faut-il faire comme si on ne voyait pas qu’il y a un manque. Dans la Bible celui qui accepte de voir le manque et qui alerte les autres sur le manque, c’est le prophète. Et on sait bien qu’en remplissant sa mission, le prophète risque toujours de n’être pas compris, ou même, il risqued’être rejeté, et parfois menacé dans sa vie. Le prophète, c’est celui qui alerte sur le manque de vin, autrement dit sur le manque de vérité, sur le manque de justice, sur le manque d’amour, sur le manque de confiance, sur le manque de fidélité à Dieu, le manque de générosité et de solidarité.Et dans notre récit de Cana, c’est Marie qui joue ce rôle prophétique, et on voit comment elle se fait rabrouer par Jésus lui-même, et comment elle ne se laisse pas démonter.Marie a choisit de voir le manque et de le dire.  Mais on peut choisir aussi de ne pas voir le manque, ou les manquements fondamentaux qui mettent la vie, le monde, le cœur, l’âme, le prochain, l’homme en péril. On peut se voiler la face, comme l’ont fait les bénéficiaires du vin nouveau qui remarquent seulement qu’il est encore meilleur que le précédent. Ils n’ont pas vu le manque, mais ils bénéficient du fait que celui-ci soit comblé. Ils en sont des spectateurs heureux, pas des acteurs. Notre paroisse est un grand chantier avec ses projets dont celui qui, je crois, nous est tous cher : la réhabilitation de la cathédrale. Sommes-nous des spectateurs ou des acteurs du changement en cours ? Il n’est pas possible d’être neutre. Savoir avec précision à quel niveau on se situe nous permettra d’agir en chrétiens et chrétiennes responsables. Mais la question de l’action est elle-même un dilemme.

– Second dilemme : faut-il agir ou faut-il ne pas agir ? Les paroles de Jésus, en apparente contradiction avec ce qu’il va faire, peuvent faire penser qu’il est traversé par ce second dilemme. « Femme, qu’y a-t-il entre toi et moi ? Mon heure n’est pas encore venue. » Face au manque de vin, faut-il agir maintenant ou non ? Bien sûr qu’il faut agir pensons-nous. Mais quand ce manque est une sorte de puits sans fond, quand ce manque n’est pas seulement d’ordre matériel mais de nature profondément spirituelle et éthique, comment agir ? Quelle action mener ? Qui sommes-nous, au fond, pour espérer transformer l’eau en vin ? Les situations qui sollicitent notre action sont toujours complexes. Par exemple en voyant un mendiant dans la rue, comment savoir s’il s’agit bien d’un nécessiteux, plutôt que d’un escroc ou d’un apprenti terroriste ? On le voit bien, la question de l’action, de l’action juste et la meilleure action possible n’est pas simple et nous renvoie à au nécessaire discernement, bien sûr dans la lumière de l’Esprit Saint, mais si possible dans un dialogue avec autrui. Que devons-nous transformer aujourd’hui et comment, pour que le vin ne manque pas, ou qu’il manque moins ? Cette question-là aussi, il incombe à chacun d’entre nous de la laisser descendre en lui-même et interroger sa vie.

Enfin, ceci nous conduit à notre dernier point : la transformation de l’eau en vin que Jésus accomplit a un caractère secret et nous montre que l’attitude spirituelle la plus juste face à ce secret, ce n’est pas la curiosité, c’est la réserve et la complicité. C’est la disponibilité et la méditation. Jésus, en tant que Messie de Dieu pour nous, est celui qui transforme dans le secret …l’eau en vin, autrement dit la vie en quelque chose de plus précieux encore que la vie, mais qui est vie aussi, vie éternelle. Hier, en regardant la vidéo-projection du projet de réhabilitation de notre Cathédrale, nous avons entendu un enfant dire quel son vœu pour Noël passé « Je souhaite, disait-il, que Jésus touche le cœur des gens afin qu’ils acceptent de sortir l’argent pour réparer la Cathédrale ». Il me semble que l’enfant a bien compris le message de Jésus, qui ne force personne, mais veut parler à chacun et à chacune au cœur. Il veut « toucher nos cœurs ». Ne restons donc pas insensibles. Car Jésus, en tant que Parole de Dieu pour nous, touche précisément ce qu’il y a en nous de plus secret, de plus intime…le lieu caché de notre être, de notre identité, de notre vérité. Là où nous sommes pauvres, là où nous sommes nus, là où n’avons du reste qu’un peu d’eau pour ne pas mourir. Et en touchant le cœur de notre être, Jésus-Parole nous transforme secrètement. Secrètement il nous ouvre à la vie autre, une vie autre parce qu’éclairée par la présence de Dieu. Là notre eau est transformée en vin qui a bon goût, le goût de la présence vivifiante et sanctifiante de Dieu.

Qu’il nous écoute et nous exauce.

Bonne fête patronale à tous et à toutes.

Abbé Anatole KERE, curé

 

 

 

[1]Jean-Paul II, RedemptorisMater, n. 28.