Excellence vous êtes archevêque de Bobo-Dioulasso, président de la Conférence Episcopale du Burkina/Niger, et aussi président de la commission nationale de la réconciliation et des réformes. Le Burkina vient d’avoir un nouveau Président chargé de le conduire durant les cinq ans à venir, quelle appréciation en faites-vous ?

Je pense que cette appréciation doit tenir compte de tout un ensemble. Nous avons réellement eu une campagne électorale apaisée, une campagne électorale nourrie, parce que les candidats pour la plupart, se sont donné la peine d’élaborer des programmes de société qu’ils ont présentés au peuple. Nous avons eu une consultation électorale vraiment bien organisée, même s’il est vrai qu’il y a eu par ci par là de petits disfonctionnements ; mais d’un point de vue technique, je pense que les Burkinabè peuvent être fiers de ce qu’ils viennent de vivre. Les résultats sont là, le peuple a fait son choix, nous apprécions positivement les réactions des uns et des autres. Dieu merci, c’est même la première fois que les résultats de consultations électorales au Burkina tombent si rapidement. Toutes les conditions de suivi et d’observation étaient là pour qu’on ne soupçonne même pas la Commission Électorale Nationale Indépendante du Burkina (CENI) au bout de deux, trois, quatre jours, cinq jours quelque fois, de tripatouillage des résultats. Cette fois-ci nous avons été à l’abris de cela, et là je pense que tout a été mené de façon claire. On ne peut qu’être fier réellement de ce que nous venons de vivre. Et je suis heureux de la réaction des perdants qui reconnaissent les résultats du choix des Burkinabè.

Justement, tout le peuple a été témoin de la conduite tant démocrate que républicaine du poursuivant immédiat du Président élu, qui a fait preuve de fair-play politique. C’est une chance pour le Burkina non ?
Bien sûr que c’est une chance. Et le peuple doit reconnaissance non seulement à lui, mais aussi à tous les autres candidats. Parce que vous le savez, il ne faut pas grand ’choses pour semer le trouble. Même ceux qui n’ont pas eu de grands scores, s’ils descendent dans la rue pour semer le désordre et protester, c’est dommageable pour tout le monde. Je pense donc que c’est eux tous qui sont à féliciter pour le calme qui est là, et l’acceptation de tous les résultats par tous les candidats, qui est vraiment une chance pour tous.

Le nouveau Président du Faso a promis de se mettre tout de suite au travail ; selon vous qui avez joué un rôle important durant la période de transition, que peuvent-être les chantiers prioritaires ?

Dans des pays comme le nôtre, généralement les priorités sont partout, et même les priorités demandent à être priorisées. Il va de soi que le chantier économique est un dossier prioritaire, parce que s’il y a un secteur qui a esquivé les coups depuis les événements des 30 et 31 octobre 2014, puis des 16 et 17 septembre 2015, je pense réellement que c’est la vie économique du pays, qui en a souffert le plus. Certainement donc, un des chantiers prioritaires sera la relance de l’économie pour que le Burkina puisse retrouver un taux de croissance acceptable. Une activité qui donne de l’emploi aux jeunes, qui crée des emplois parce que nous avons perdu beaucoup d’usines qui fournissaient pas mal d’emplois et qu’il faut remettre sur chantier.
Un deuxième chantier est certainement celui de la justice pour la réconciliation. Au niveau de la commission de la réconciliation nationale et des réformes, faut-il le rappeler, nous avons quand même recensé plus de 5000 dossiers qui sont des cas où les frustrations se sont accumulées, où les injustices ont été flagrantes quelque fois, et qui demandent réparation, pour mettre tout le monde dans les dispositions de vivre ensemble et de réconciliation pour bâtir ensemble le Burkina.
Je pense que le troisième chantier est même un problème de gouvernance tout simplement, parce que je crois qu’en plus de la justice, de la gouvernance économique, la gouvernance politique elle-même et institutionnelle est un chantier assez urgent. On a senti à vrai dire, les Burkinabè aspirant à passer à une autre république avec une constitution qui réponde encore mieux à leurs aspirations. Il y a des projets de constitution qui sont là, il faudra qu’assez rapidement, on se donne une loi fondamentale qui est celle qui répond à tout ce que nous vivons depuis la fin octobre 2014 et les 16/17 septembre 2015. Ce sont les principaux chantiers que personnellement je vois et qui demandent que tout le monde se mette au travail.


En vous entendant Excellence, on voit bien que les attentes sont immenses et l’on peut craindre que les revendications n’entravent la mise en application sereine du projet de société qui a conduit la campagne du nouveau Président du Faso, que diriez-vous à la population ?

C’est sûr que le pouvoir qui vient d’arriver, hérite d’une transition qui n’a pas toujours été aisée ; une transition qui fut le résultat d’une insurrection populaire et je ne pense pas que le climat soit des plus favorables. C’est sûr que les aspirations des populations sont immenses, mais il faut qu’elles sachent être patientes mais…vigilantes aussi. Oui, vigilantes parce que la patience ne consiste pas à croiser les bras en se disant « on va vous donner 100 jours, une année, deux années de grâce ! Non, il faut prendre conscience des chantiers et se mettre tous au travail et faire participer tout le monde, et en ce moment ce sera beaucoup plus simple.

Excellence, d’aucuns prétextaient le règne de l’impunité au sommet de l’Etat, pour justifier certains comportements inciviques. Quel mot à l’adresse de ceux des citoyens tentés par de tels agissements ?

Moi je pense que même après l’insurrection des 30 et 31 octobre 2014, nous avons vu ce peuple capable d’acte de civisme, qui est sorti pour nettoyer les lieux, qui est sorti pour mettre de l’ordre dans tout ce qui était arrivé, signe que le civisme, nous l’avons dans le cœur. Je souhaite seulement que les Burkinabè se réconcilient avec eux-mêmes d’abord et nous poserons davantage d’actes de civisme. On a montré à certains moments que nous en étions capables et je pense qu’après ces exemples donnés, il faut qu’on aille jusqu’au bout, en nous réconciliant avec nous-mêmes pour retrouver les chemins de liberté, de démocratie. Nous venons de montrer aussi notre capacité d’organiser des élections transparentes et crédibles, et nous pouvons également avoir comme ambition de nous afficher comme un peuple qui est sensible aux comportements civiques. Pour cela, j’en appelle à tout le monde car ça ne dépend que de nous. Je souhaite réellement que tous les Burkinabè aspirent à être un exemple pour ce qui est du civisme, et nous en sommes capables.

Il se susurre que c’est le candidat de la hiérarchie de l’église catholique au Burkina qui l’a emporté, que diriez-vous ?

Ah bon ? Candidat de la hiérarchie ? Je n’étais pas au courant, mais laissez-moi vous dire que l’Eglise dans sa hiérarchie ne recommande jamais un candidat aux votes des citoyens ni aux votes des fidèles. Chaque fidèle reste libre devant sa conscience et on demande même au pasteur de rester réservé pour ce qui est de l’expression de son propre suffrage que les fidèles n’ont pas besoin de savoir. Je le répète, les fidèles n’ont pas besoin de savoir qui le pasteur vote ! Et nous ne donnerons jamais, jamais, et jamais de consigne de vote aux fidèles pour tel ou tel candidat. Il est heureux d’ailleurs que les fidèles chrétiens soient dispersés dans tous les partis politiques, car c’est ça aussi leur travail. Nous demandons que dans leur parti politique ils soient des lumières pour que réellement le programme de leur parti fasse droit à la dignité de l’homme et à tout ce qui peut permettre à l’homme d’être davantage homme. C’est donc plutôt des principes, des éclairages que nous donnons pour mener la politique, une politique qui soit au service des hommes et des femmes, parce qu’il faut comprendre que c’est la politique qui est au service des hommes et non l’inverse. Ceci étant, chaque fidèle milite dans le parti qui incarne le mieux ses propres aspirations. Moi je n’ai donc pas su du tout que le candidat qui vient d’être élu était le candidat de la hiérarchie, et dans tous les candidats je ne serais jamais rentré dans ce genre de spéculation qui ne peut d’ailleurs jamais exister dans notre épiscopat.

Votre dernier mot alors ?

Mon dernier mot est que nous reconnaissons notre Président et attendons que les résultats définitifs du conseil constitutionnel soient rendus publics. J’espère seulement que nous tous Burkinabè, qui nous sommes montrés exemplaires à bien des égards pendant toute cette transition, que nous nous mettions tous au travail pour bâtir cette maison commune qu’est le Burkina. Que nous nous donnions la main pour avancer sur les chemins de réconciliation, les chemins de justice et de paix en renonçant à toute violence qui ne peut que détruire. La violence ne construit jamais. Je souhaite que le Burkina puisse continuer d’avancer sur ces chemins de paix comme je l’ai dit tantôt. Le pape Jean-Paul II l’avait dit, « la force de la paix c’est la vérité », un point sur lequel nous avons insisté dans le message en vue des élections. Le courage de la vérité est ce qui va nous permettre d’avancer, car nous ne pourrons rien construire sur le mensonge. Nous souhaitons réellement que ceux qui vont nous gouverner, aient toujours à cœur d’être du côté de la vérité, de la justice et comme le psaume le dit « quand amour et vérité se rencontrent, justice et paix s’embrassent ». C’est tout ce que je souhaite pour le Burkina.

Itw. réalisée par abbé Joseph KINDA
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