UNE MÉDITATION POUR LE JEUDI SAINT

L’évangile que l’Église nous propose dans la liturgie du Jeudi Saint rappelle une scène vécue, la scène du lavement des pieds des disciples par Jésus. A posteriori, on comprend que Jésus, à travers cette scène d’auto-humiliation, voulait surtout donner un exemple d’amour et de service. Un amour mutuel que les disciples doivent exercer les uns envers les autres, et comme le signe distinctif des chrétiens. « Si je vous ai lavé les pieds… vous aussi vous devez vous laver les pieds les uns les autres. C’est un exemple que je vous ai donné, pour que vous fassiez, vous aussi, comme moi j’ai fait pour vous ». (Jean 13,14). Alors, de cette manière, Jésus répond à une question fondamentale : Comment savoir si nous sommes de véritables disciples du Christ ? La dernière phrase de cette page d’évangile nous donne la réponse : « ce qui montrera à tous les hommes que vous êtes mes disciples, c’est l’amour que vous aurez les uns pour les autres ». Voilà notre marque distinctive. Les rites, les institutions, les sacrements, sont toujours importants, mais il restent subordonnés à cela et n’ont d’autre fonction que d’entretenir et d’exprimer l’amour que nous avons les uns envers les autres.
Le commandement de l’amour n’est pas nouveau en soi. Il constitue l’un des éléments fondamentaux de la tradition biblique : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Lv 19,18). Ce qui est nouveau, c’est la façon d’exprimer cet amour : « aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés ». L’amour fraternel n’est jamais pas évident. L’histoire nous enseigne que les chrétiens ont été violemment déchirés au sujet de questions plus ou moins importantes de théologie, de dogme, de liturgie, de politique, etc., ou sur des conceptions différentes qui provoquèrent par exemple les croisades, les guerres de religions, les excommunications, les abus de pouvoir, les meurtres et les génocides de la colonisation, les mésententes tragiques entre Orthodoxes, Catholiques et Protestants. Les pays d’Europe se sont déchirés au nom de la religion, ce qui a causé la mort de millions de personnes. Le fanatisme religieux a conduit à des atrocités terribles… au nom d’un Dieu qui a clairement enseigné que pour être reconnu comme ses disciples, il fallait s’aimer les uns les autres. Il s’agit, je dirais, d’une infidélité collective. Sur le plan individuel, le même genre de divisions nous accablent et nous déchirent. Nos amours sont fragiles et risquent de ne pas tenir dans les moments difficiles. Des frères et sœurs en arrivent à ne plus se parler, des couples se séparent et souvent se poursuivent devant les tribunaux, des amis se brouillent et ne se rendent plus. Visite. L’indifférence, l’égoïsme, la haine, la vengeance, la violence, font partie de nos comportements, malheureusement.

Or en ce Jeudi Saint, le Christ nous rappelle son commandement : «Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés». Ce commandement constitue l’unique obligation de la nouvelle alliance. Tout le reste est secondaire et en fonction de cette mission qui nous est confiée par le Christ. «Ils sauront que vous êtes mes disciples, si vous vous aimez les uns les autres».
On peut tirer quelques conséquences pour notre vie en Église diocésaine, paroissiale, en équipes sacerdotales, en communauté de vie religieuse ou simplement en famille. D’abord, la fête du Jeudi saint nous rappelle que ce qui prime dans l’Église, ce ne sont pas les lois, les institutions, les mécanismes d’organisation, les dogmes, les traditions. Ce ne sont même pas les prières, la dîme, l’aumône, ni la croix sur le mur de la maison ou la statue de la Vierge. Tout cela est important et nécessaire, mais ce qui est absolument essentiel c’est l’amour que nous avons les uns pour les autres. Ensuite, Jésus institue dans la scène de la dernière Cène, l’Eucharistie et le sacerdoce. Il joint ainsi le sacrement de l’amour (l’Eucharistie) et son ministère (le Sacerdoce). Dès lors, il n’est pas possible d’envisager une vocation sacerdotale qui ne soit vacation à l’amour. Il n’est pas non plus possible d’exercer ce ministère sans aimer ceux et celles que le Christ met sur notre route, justement pour être à leur service à la manière du Christ. Enfin, sans doute que nos projets ecclésiaux devront davantage partir de cette exigence qui est fondamentale. Faire Église et travailler en Église, n’est-ce pas travailler à rendre visible et lisible le signe distinctif par lequel les chrétiens peuvent être reconnus ? Le Christ nous a laissé le commandement nouveau en héritage. Alors, laissez-moi vous supplier, essayons de poser chaque jour, des gestes d’authentique amour entre nous et autour de nous : l’écoute, l’accueil, l’attention à l’autre, le service des plus faibles, la compassion, le pardon, la miséricorde, etc. Ce sont des actes simples de la vie de tous les jours, qui mettent en pratique le commandement de nouveau du Seigneur. Ce sera pour nous aussi, une manière de positiver et de prolonger le jeûne véritable dont a parlé le pape François au début du Carême.

Bonne fête du Jeudi Saint

Abbé Anatole KERE
Curé