Textes de méditation: Jr1, 4-5.17-19; 1 Cor 12,31-13,13; Lc 4, 21-30

Dans une dizaine de jours, nous entrerons dans le temps du carême. Un des thèmes phares de ce temps fort de notre vie de foi sera la conversion. On peut la définir comme le fait de se tourner vers le Seigneur. Et à partir de cette lumière, de savoir faire les choix concernant ma vie. Ces choix qui sont comme des chemins qui vont me conduire au salut. Aujourd’hui, l’enseignement des textes qui nous sont proposés nous mettent face à cette exigence de foi.

La parole de Dieu s’adresse à nous régulièrement comme cette lumière pour nos vies. Mais, est-elle toujours bien accueillie ? La première lecture comme l’Evangile répondent « non ». En effet, cette parole de Dieu ne nous caresse pas toujours dans le sens du poil. Comme un glaive, elle pénètre souvent dans notre chair; c’est-à-dire qu’elle dénonce souvent en nous des formes de vie qui ne sont pas conformes à l’idéal de sainteté qui convient à un chrétien. A cette parole qui est dérangeante, nous pouvons répondre oui. Et de façon conséquente, nous pouvons, avec la grâce de Dieu, faire tout ce qui est en notre pouvoir, pour nous arracher au péché et prendre le chemin de la vie. Mais nous pouvons donner d’autres réponses. Il y a la réponse de l’indifférence : la parole de Dieu ne pénètre plus dans notre vie. Nous l’écoutons comme un roman. Il y a la réponse du relativiste : la parole de Dieu, ici, est mise en balance avec d’autres points de vue. Elle n’est plus La Parole de salut, mais une parole de sagesse dont on peut se passer. Enfin il y a la réponse agressive : c’est celle-là dont la première lecture et l’évangile font état. Une parole prononcée peut être contestée pour elle-même. Mais ce qui arrive le plus souvent, c’est qu’on la confond avec celui qui l’a prononcée. On confond la parole au prophète. On s’en prend au prophète au lieu de s’en prendre à la parole.

Voyons la première lecture : le prophète Jérémie souffre profondément. Il est choisi par Dieu, préparé même, pourrait-on dire pour être envoyé à un peuple que Dieu aime profondément. Et Jérémie est attaché tout autant à ce peuple. Mais le peuple d’Israël – puis que c’est de lui qu’il s’agit – est un peuple dur, à la nuque raide, enfermé dans ses préjugés et son péché. Le combat sera dur. Le prophète n’est pas envoyé que pour annoncer de mauvaises nouvelles. Mais bien souvent, il s’agit en fait de cela. Dieu n’a de cesse de ramener son peuple à lui, de dénoncer son péché pour qu’il ne se prostitue pas aux faux dieux. Le prophète, dans ce contexte, doit dénoncer le péché et annoncer le malheur au cas où le peuple n’accepte pas de se convertir. Le malheur n’est pas une punition divine, mais la conséquence de l’entêtement dans le péché.

Il n’est pas facile d’entendre l’appel à la conversion, d’entendre des menaces de malheur. Derrière le message du prophète, le peuple ne voit pas l’auteur premier qui est Dieu. Il va régler son compte avec Jérémie. Mais le Seigneur rassure son prophète : « Ils ne pourront rien contre toi, car je suis avec toi pour te délivrer ». Dieu est fidèle. A celui qui se met à son service, il ne promet pas la paix, mais sa présence, sa force, sa victoire finale. L’évangélisation suppose donc une bonne dose de foi en l’amour et en la fidélité de Dieu pour soi, autrement on peut déserter.

C’est la conscience de cet amour de Dieu pour lui qui conduit le prophète à accomplir sa mission avec zèle et abnégation. Il est témoin de l’amour de Dieu pour son peuple. Les paroles, même sévères qu’il prononce sont marquées du sceau de l’amour. Il est souvent difficile de le comprendre. Nous n’osons pas dire des vérités qui dérangent ou même qui peuvent blesser à des personnes avec lesquelles nous entretenons de bonnes relations. Nous pensons leur exprimer de l’amour en nous taisant ou en ne leur disant pas la vérité. Ce type d’amour est plus l’expression d’une complicité que d’un amour réel. Au nom de l’amour, comme l’a dit Guy Gilbert, le prêtre des loubards, on doit être capable de dire non à l’autre. On doit être capable, au nom de l’amour de l’Evangile de s’opposer à ceux qui nous sont proches, car alors nous manifestons que nous sommes réellement soucieux de leur salut plutôt que de la sauvegarde de nos relations. Nous sommes tous ainsi appelés à assumer notre rôle de prophètes vis-à-vis de nos frères. Cela demande le courage de la foi, de l’espérance et surtout  de la charité.

En effet, saint Paul va nous rappeler dans la deuxième lecture la place incontournable de l’amour dans l’expression de notre vie chrétienne. Sans elle, rien n’a un sens durable et profond. En revanche, c’est elle qui donne solidité à tout ce qui peut être vécu comme expressions visibles de la foi, à savoir les charismes : les dons des langues, la prophétie, la science, la philanthropie…en déclinant les qualités de la charité qui devrait être la racine de toutes nos actions, nous découvrons entre autres deux qui semblent particulièrement coller à la figure du prophète : le détachement (l’amour ne cherche pas son intérêt), l’endurance (l’amour supporte tout, il endure tout). A regarder les souffrances de Jérémie et des autres prophètes, ils abandonneraient la mission s’ils n’étaient soutenus par la force d’en haut et animés par un puissant amour de Dieu et des autres. Leur figure annonce du reste celle de Jésus qui, lui aussi, a souffert le rejet et la haine de son peuple.

Dans l’Evangile, il est aux prises avec les gens de son village. Après avoir lu le texte d’Isaïe, qui devient son discours-programme, il est rejeté comme les autres prophètes. Ses frères et sœurs de Nazareth n’arrivent pas à sortir de leurs préjugés. Ils s’auto-suffisent spirituellement. Et c’est là leur drame. L’orgueil dans lequel ils se sont installés les rend sourd aux appels de Dieu. Ils adoptent la réponse agressive.

La réponse de Jésus est une réponse magistrale qui révèle la grandeur du cœur de Dieu. Il ne contraint personne à la conversion. Mais personne n’a non plus le monopole de la « bonne parole de Dieu ». Et de surcroît, Dieu a un cœur aux dimensions du monde. Il abandonne l’orgueilleux et il se tourne vers l’humble, où qu’il se trouve. C’est ainsi qu’une païenne a été sauvée à cause de la disposition de son cœur à Sarepta, alors que le peuple de Dieu, lui mourrait de famine. C’est ainsi qu’un lépreux païen, grâce à la disposition de son cœur, a été guéri par Elisée alors qu’il y avait bien d’autres lépreux en Israël. Ces exemples montrent que l’on peut être du peuple de Dieu sans être de la maison de Dieu, si l’on manque d’humilité. L’on peut être chrétien et recevoir moins de grâces ou pas du tout de grâces par rapport à un musulman ou un païen qui se tourne vers Jésus, si l’on manque d’humilité, si l’on n’accueille pas la parole comme des disciples.

Bientôt, nous allons accueillir la Bible pèlerine dans nos CCB (communautés chrétiennes de Base). C’est l’occasion de se familiariser avec la Parole de Dieu, de connaître la volonté de Dieu et de se convertir. Autrement, les païens eux-mêmes pourraient nous devancer dans le royaume des cieux.

Que Jésus, Parole de Dieu faite chair, que nous allons recevoir bientôt comme nourriture, reçoive un accueil digne de Lui dans nos cœurs. Amen.

Abbé Guy SANON